Interview Marie Pezé, docteur en psychologie, spécialisée dans la souffrance au travail : « Pendant le procès de France Télécom, les suicides liés au travail continuent »

Celle qui a créé la première consultation « souffrance et travail » en 1997 à l'hôpital de Nanterre (1) estime que le procès des suicides à France Télécom n’aura, au final, que peu d’effets tant les peines encourues sont faibles et la souffrance au travail répandue.

Liaisons Sociales : Le procès des suicides à France Télécom entre dans son deuxième mois. Que raconte-t-il sur la souffrance au travail ?

Marie Pezé : Il montre comment collectivement une direction et ses différentes strates managériales se sont impliquées avec zèle dans cette course folle qui a consisté à faire partir - « par la porte ou par la fenêtre » - 22 000 fonctionnaires de l’entreprise. Et ce sans tenir compte des valeurs humaines élémentaires. Le soi-disant sauvetage de France Télécom a eu un coût social phénoménal. Nous connaissons les cas des salariés qui ont mis fin à leur jour mais combien de grands blessés ? Ces fonctionnaires qui ont enchaîné les arrêts maladie de longue durée et qui au final n’ont jamais pu retravailler. Ce qui est frappant c’est que personne à l’époque des faits n’a imaginé des dispositifs d’incitations financières pour les salariés qui auraient voulu quitter l’entreprise. Non, France Télécom tenait par dessous tout à faire partir ces salariés gratuitement.

Depuis l’ouverture de ce procès, le 6 mai dernier, j’ai toutefois le sentiment d’assister à une grande catharsis nationale. C’est l’arbre qui cache la forêt. Car pendant que ce procès sur le harcèlement moral institutionnel trace sa route, les suicides liés au travail continuent. Un agriculteur se suicide chaque jour, un policier tous les deux jours, un personnel soignant met fin à ses jours chaque semaine. Les techniques managériales pathogènes, comme le lean management, sont non seulement de plus en plus répandues mais aussi de plus en plus brutales. Dans la sphère publique comme dans le privé, les employeurs sont totalement désinhibés sur ce point. Dans le même temps, nous assistons à un recul du droit du travail sur les questions de santé et de sécurité. Après la disparition des CHSCT, le rapport Lecocq préconise par exemple de supprimer le document unique d’évaluation des risques professionnels, qui est pourtant un maillon essentiel de la politique de prévention.

LS : Le procès de France Télécom peut-il aider à une prise de conscience sur la souffrance au travail ?

M. P. : Je n’y crois pas. Les peines encourues sont si ridicules, les désorganisations du travail tellement ancrées et répandues que je suis très dubitative sur la portée d’une telle affaire. Le seul effet probable sera éventuellement l’humiliation ressentie par l’entreprise et ses ex-dirigeants. Par ailleurs, une prise de conscience pourrait avoir lieu qu’à la condition d’opérer une révolution copernicienne en matière de politique de santé et sécurité au travail. Force est de constater que la culture de la prévention primaire demeure encore globalement en France en mode mineur. Pourtant de cette technique doit normalement découler un programme d’amélioration de la qualité de la vie et de réforme des institutions sociales. On en est loin ! Dans notre pays, par exemple, le présentéisme est encore une vertu cardinale.

LS : France Télécom, Renault, EDF, La Poste, la Police, la SNCF… Comment expliquez-vous que la sphère publique soit tant concernée par le fléau du suicide lié au travail ?

M. P. : Depuis quelques années, les pratiques managériales brutales du secteur privé irriguent la Fonction publique et les entreprises publiques. Lesquelles ont considérablement réduit les moyens mis à la disposition de leurs personnels. Ces derniers ont le sentiment de ne plus remplir correctement leurs missions, ce qui constitue à leurs yeux la perte du sens de leur engagement.  Ce pourquoi un jour ils ont eu envie de devenir policier, postier ou infirmier à l’hôpital public.  En outre, des tâches autrefois accomplies par les agents sont directement accomplies par le consommateur lui-même, ce qui nous rend, à ce titre, collectivement responsables. Ces personnels manquent aussi considérablement de reconnaissance. J’ajouterai enfin que la numérisation à outrance du travail a renforcé cette culture du chiffre, de la performance tout en permettant une traçabilité des tâches effectuées par la personne. Tout ceci aboutit à une grande dislocation du travail, qui génère de la souffrance. Le harcèlement moral n’est donc pas seulement constaté sur le terrain par ses caractéristiques traditionnelles définies en 1998 par Marie-France Hirigoyen mais aussi par des conditions de travail « harcelogènes » qui portent atteinte à la santé, à la carrière des salariés. Le harcèlement moral est donc aussi une conséquence des dérives de l’organisation du travail. Depuis la parution de la loi de 2002, les tribunaux ont eux-aussi considérablement enrichi cette notion de harcèlement moral.

LS : Peut-on parler d'un profil pour ces victimes ?

M. P. : Certains employeurs, à l’instar des ex-dirigeants et managers de France Télécom, ont la tentation de « ranger » ces victimes dans la catégorie des salariés fragiles. Ce n’est absolument pas les profils que nous rencontrons lors de nos consultations. J’ai vu des cadres de haut vol, rompus à la pression, s’écrouler littéralement. Ce sont davantage des « salariés sentinelles » qui craquent, ceux qui ne supportent pas de ne plus bien faire leur travail. Ils n’ont pas de pathologies psychiques internes, ils s’effondrent car leur travail s’effondre. Ce sont des personnes précieuses que l’on massacre.

 

LS : Quel regard portez-vous sur le développement d'initiatives portant sur la qualité de vie au travail (QVT) ?

M. P. : C’est une vraie calamité de penser qu’un baby-foot dans une pièce amiantée puisse rendre des salariés plus heureux. Je force volontairement le trait mais il reste que le concept de la QVT a pasteurisé la notion de santé au travail. Dans la majorité des accords signés, les dispositions portent sur des « mesures gadget » qui sont loin de contribuer à la protection de la santé physique et mentale des salariés. Ce qui est sûr en revanche, c’est que la QVT alimente un marché juteux.

 

Propos recueillis par Jean-François Rio

(1) Marie Pezé est l’initiatrice de la première consultation « Souffrance au travail » au Centre d'accueil et de soins hospitaliers de Nanterre (92) en 1997. Il en existe aujourd’hui 143 dans l’Hexagone. De 2002 à 2014, elle est experte judiciaire auprès la cour d’appel de Versailles en psychopathologie du travail. Elle est aussi l’auteure de nombreux ouvrages, dontIls ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés (Pearson, 2008), et le dernier, publié en 2017, Le burn-out pour les nuls, aux Editions First.

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